samedi 19 avril 2008

Un article fondateur sur la Résistance de zone Sud

Article issu du colloque et de l'ouvrage « Mémoire et Histoire : la Résistance », « la Résistance des mouvements ; ses débuts dans la région lyonnaise (1940 – 1942) par Laurent Douzou et Dominique Veillon

Tout d'abord ne pas minorer le champ d'application de l'article : s'il évoque les débuts, phase particulièrement décisive et riche, l'article traite de pratiquement toute la résistance civile (distinction ici entre mouvement, et les réseaux à vocation de renseignement militaire - même si la division est poreuse à la base, des agents de mouvements travaillant pour des réseaux et inversement !) de zone Sud, à l'exception très notable de la résistance communiste.

Comme l'article l'effectue, nous ne dirons pas non plus ce qui s'est passé par la suite, ni ne mentionnerons le devenir de certaines personnes (PH Teitgen par exemple) pour laisser et replacer les débuts dans leur contexte : ca peut compliquer car beaucoup de noms se sont succédés, des premières démarches des noyaux aux noms des mouvements notamment.

Cet article fondateur pour la compréhension de la Résistance et de son développement est un bon approfondissement et developpement de l'article « Enseigner la Résistance », que vous trouvez sur ce blog (http://www.paris.fr/portail/Culture/Portal.lut?page_id=7559&document_type_id=5&document_id=25789&portlet_id=17508, puisqu'on voit en effet que la Résistance ne se constuit pas en majesté avec des organigrammes !

Article fin : beaucoup d'allusions importantes dans la formulation des phrases : l'historien que je suis un peu vous le dit !



Prendre pour objet d'étude les débuts de la Résistance dans la région lyonnaise, c'est marquer que la phase initiale de l'activité résistante peut être reconsidérée et réinterprétée. Notre démarche n'est pas de parler des débuts de la résistance lyonnaise en tant que telle mais bien plutôt de mettre l'accent sur le processus qui vit de petits groupes donner naissance à des mouvements dont les centres s'installèrent à Lyon. A partir de quand, dans quelles conditions et avec quels résultats, les noyaux qui devinrent des mouvements se développèrent ils ?

Cette étude se situe dans un laps de temps court, de 1940 au début de l'année 1942, Eté – automne 1940, parce qu'il faut à ces opposants quelques mois pour émerger du chaos de la débâcle. La défaite, les conditions dans lesquelles elle est intervenue, les premières mesures discriminatoires à l'encontre des Républicains, le statut des juifs, la poignée de main de Montoire et son corollaire, la collaboration, marquent souvent le début d'une révolte purement individuelle. Fin 1941-début 1942, parce que c'est le moment où cette gestation aboutit à la naissance de journaux clandestins et de mouvements, le moment aussi des premiers échanges entre résistants de l'intérieur et représentants de la France libre.

La période que nous souhaitons privilégier est, par conséquent, celle de la naissance et du développement d'une résistance intérieure privée de tout contact suivi avec la résistance extérieure. Cette préhistoire, nous voulons la revisiter

Cette période peut schématiquement se décomposer en trois temps :

La première phase est celle des individualités. Le deuxième temps, celui des noyaux, vise à saisir dans leur immédiateté, et sans anticiper sur la suite, les petits cercles issus de la rencontre de quelques individualités. Avec, à la clé, trois questions : quand et pourquoi passe t on à cette deuxième étape ? Quelle(s) activité(s) ces noyaux impulsent-ils ? Avec quels résultats ? Troisième époque : celle des « groupements constitués en France en vue de la libération du territoire national ». Quand s'achève l'année 1941, des groupes relativement solides et peu nombreux sont en passe de devenir des mouvements. Les trois L, Liberté, Libération et Libération Nationale auxquels vient s'adjoindre Franc-Tireur, dominent le paysage résistant de la zone Sud.

L'émergence des individualités

Outre l'effondrement militaire, la défaite de 1940 entraîne un bouleversement des consciences qui libère « toute une chaîne de réactions imprévisibles ». Une majorité fait confiance au maréchal Pétain pour conduire les destinées du pays. Seule une poignée d'hommes et de femmes, qui s'essaient à être plus lucides, n'acceptent pas l'armistice. Parmi eux, quelques-uns refusent de déléguer au maréchal le soin de leur dicter leur conduite. On le sent bien à travers les notes qu'Emmanuel d'Astier, alors à Paris, jette sur son agenda et qui traduisent son état d'esprit à la jonction du printemps et de l'été 1940 – quand s'amorce le tournant de la demande d'armistice :

Lundi 10 juin 1940 – 12 juin : « Décision honteuse de ne pas défendre Paris. Comment avoir confiance dans les vieillards même glorieux ? »
Lundi 17 juin : « Discours de Pétain. Demande d'armistice. Mauvais discours ».
Mercredi 19 juin : « De Gaulle a raison. Pétain et Weygand ont tort. La demande est ignominieuse. »
Mardi 2 juillet : « Reste l'espoir que l'histoire nous venge et replace dans l'ombre qu'ils méritent les vieillards militaires assis au sommet des ruines et qui ont eu le coeur de douter d'une cause qui n'était pas perdue. »

Ceux qui ne sont pas d'accord avec le maréchal ressentent douloureusement leur solitude au sein d'une population anesthésiée. « Je songe à l'isolement qui nous accable, à l'impossibilité où nous sommes de rien faire d'utile. Il faudrait pourtant se voir, parler, comparer nos pensées », relève, fin octobre 1940, Auguste Pinton, conseiller municipal de Lyon. D'où une quête aussi éffrénée que décevante d'interlocuteurs réfractaires au conformisme omniprésent. Elle anime Antoine Avinin lorsqu'il discute à Lyon avec ses amis de la Jeune République. Lyonnais encore, le petit cercle antipétainiste constitué par Noël Clavier, Jean-Jacques Soudeille et André Gayet autour des amis du « nouvel âge » de Georges Valois. Quant à Elie Péju, il est en contact permanent avec Jean-Jacques Soudeille et Antoine Avinin.

De son côté, l'officier d'active Henri Frenay, réfugié à Marseille en juillet 1940, décide de prospecter ses relations. Lui aussi refuse l'armistice et souhaite agir rapidement. Pour recruter il bluffe et fait croire à ceux qu'il rencontre à l'existance d'un embryon de groupe.

Mais ces premiers contacts n'aboutissent que rarement. Après avoir tenté à Marseille, d'approcher des militaires en congé d'armistice, Emmanuel d'Astier déchante bien vite devant leur attitude de résignation. La ville de Clermont-Ferrand, où il se rend fréquemment à partir de l'automne, offre davantage de possibilités : il y a là un vivier de réfractaires potentiels, des réfugiés alsaciens aux étudiants et professeurs de l'université de Strasbourg en passant par les syndicalistes. Il rencontre, en novembre 1940, à la Brasserie de Strasbourg, place de Jaude, des gens qui pensent comme lui. Lucie Aubrac, une jeune agrégée d'histoire, Jean Cavaillès, un universitaire de grande réputation, Georges Zérapha, banquier et militant de longue date de la LICA (ligue contre l'antisémitisme) sont déterminés à « faire quelque chose », pour reprendre une formulation vague qui dit bien la difficulté de commencer à agir. Pourtant, dès ce moment, un noyau s'est formé, point de fixation encore virtuel de forces plus larges. La Dernière Colonne est née.

On assite à un phénomène semblable chez Auguste Pinton et ses amis, ainsi que chez Antoine Avinin, Noël Clavier, Elie Péju et Jean-Jacques Soudeille. Chacun de ces hommes est au coeur d'un petit cercle d'amis et sent la nécessité d'une union. La rencontre décisive a lieu au Café du Moulin Joli, place des Terreaux, le 4 novembre 1940. « Ce soir-là, rapporte Pinton dans ses notes prises sur le vif, nous ne nous sommes pas bornés à discourir, mais nous avons arrêté les dispositions à prendre et surtout décidé que nous nous reverrions d'une façon régulière. » Au cours d'une réunion, le 20 novembre, chez Noël Clavier, 145 rue Vendôme, il est décidé que « le groupe en formation » essaiera de mettre en commun ses informations. Il faut du temps avant que tout ceci aboutisse à une propagande élaborée. C'est au début de l'année 1941 qu'un Strasbourgeois d'origine juive, Jean-Pierre Lévy, s'intègre au groupe, dont il ne tarde pas à devenir la figure de proue.

En novembre 1940, Henri Frenay, affecté à l'état-major de l'armée à Vichy, prend la décision de publier un bulletin d'informations ronéotées, « dont la source se trouve presque exclusivement dans les renseignements fournis par la section allemande et dans l'écoute des radios étrangères ».

Le degré de maturité et d'expérience politiques des premiers opposants varie. Les individualités qui se coalisent à France-Liberté ou dans la Dernière Colonne sont politiquement formées et conçoivent d'emblée de situer leur action sur ce terrain-là. Les syndicalistes ne sont pas en reste. C'est dans cette mouvance qu'Yvon Morandat, arrivant de Londres, puisera, en novembre 1941, pour constituer ses premiers relais.

Ces premiers résistants sont des gens dont la moyenne d'âge se situe autour de la trentaine, et même un peu plus. Si l'âge n'est pas nécessairement un critère déterminant, les cercles initiaux comptent des gens plutôt jeunes mais qui peuvent se prévaloir d'une expérience.

Les réfugiés strasbourgeois et mosellans, nombreux à s'être installés à Lyon, constituent un foyer d'opposants non négligeables. Le bouche à oreille est leur préoccupation première, ne serait-ce que pour rétablir la vérité sur le tragique de leur situation.

Toutes ces individualités prennent des initiatives qui vont graduellement les amener à se servir de leur vie professionnelle (tel Henri Frenay), de leurs attaches familiales (comme Emmanuel d'Astier) ou de leur environnement politique (c'est le cas du groupe Avinin – Pinton) pour concrétiser cette opposition. Jean-Pierre Lévy utilisera sa position de représentant de commerce pour sortir de Lyon et étendre l'influence de France-Liberté.

Leur premier geste est de manifester leur désaccord individuellement par une série de protestations qui, peuvent aujourd'hui, sembler dérisoires. Antoine Avinin, combattant émérite de 1914-1918, motive son refus de s'intégrer à la Légion française des Combattants, par une boutade d'un humour féroce : « Je ne sais pas si j'ai suffisamment combattu pour y avoir droit ».

Puis vient le temps du verbe. Des inscriptions sont furtivement jetées sur les murs, puis de petits papillons collés sur les édifices publics. Signalés dès l'automne 1940 par les autorités administratives, ces « graffitis » entraînent une série de réactions positives. Comme l'affirme, en janvier 1941, une note de synthèse émanant des services secrets de la France libre, fruit de renseignements recueillis auprès d'un habitant de la zone non occupée, « ces petits papillons sont un moyen de lutter victorieusement contre la grande affiche. Ils restent plus longtemps que l'affiche ».On ne saurait trop insister sur l'importance des papillons bien adaptés aux moyens déficients de noyaux financièrement pauvres et numériquement faibles. Leur existence est attestée à plusieurs reprises dans des rapports sur l'état d'esprit de la population, comme celui du préfet du Rhône de décembre 1940 : « Quelques papillons de propagande gaulliste ont été collés ces jours derniers. Un petit foyer de propagande dans le milieu des réfugiés mosellans a été découvert. »Auguste Pinton, de son côté signale que l'un des premiers essais de « littérature clandestine de France-Liberté » a été un papillon popularisant la manifestation de résistance collective organisée par la radio de Londres le 1er janvier 1941.

Germanophobes, tel Henri Frenay, ces opposants dénoncent l'armistice comme une honte pour le pays. Le maréchalisme ambiant dans lequel ils baignent agit pour certains comme un repoussoir. C'est Emmanuel d'Astier que ses amis ne dissuadent qu'à grand-peine de faire de Pétain la cible des papillons qu'il projette de rédiger et de coller fin 1940 – début 1941. Un état d'esprit comparable prévaut dans les rangs du groupe Avinin – Pinton – Soudeille. Il n'en va pas de même du Mouvement de Libération Nationale créé par Henri Frenay. Le manifeste, rédigé en novembre 1940 pour élargir le recrutement du groupe naissant, souhaite explicitement bouter les Allemands hors de France, en même temps qu'il fait preuve d'une bienveillante indulgence envers le maréchal : «  A l'oeuvre du maréchal Pétain, nous sommes passionnément attachés. Nous souscrivons à l'ensemble de grandes réformes qui ont été entreprises [...]. Puisse le maréchal Pétain avoir une vie suffisamment longue pour nous soutenir alors de sa haute autorité et de son incomparable prestige. »

Ce foisonnement d'actes désordonnés et esseulés se retrouve à Lyon et dans sa région. Très tôt, cependant, Lyon devient le point central non seulement de la région, mais plus encore de toute la zone Sud. Côté face, la ville – dont une foule d'anciens combattants, d'enfants des écoles et d'habitants venus en masse, a salué la visite de Pétain en novembre 1940 - , est maréchaliste. Côté pile, elle attire les individualités puis les noyaux qui entreprennent de résister. La configuration du réseau ferré, une dimension de métropole, une longue tradition de révolte qui plonge ses racines jusque dans le XIX ème siècle, la densité des artisans du livre et de leurs ouvriers, l'inclination qu'on prête volontiers à ses habitants de cultiver la discrétion, sont autant d'hypothèses pour expliquer que la ville agisse comme un aimant, sans omettre les possibilités qu'offre une cité de grande taille et d'une architecture tourmentée. Les cafés, lieu de sociabilité par excellence, sont à la source de rencontres banales et décisives à la fois. Si ces hypothèses n'épuisent pas la question, le fait demeure : c'est Lyon qui joue le rôle de pôle fédérateur au détriment de Clermont-Ferrand, par exemple, apparemment bien lotie pour ce faire, ou encore de Marseille où avaient pourtant commencé quelques-uns des itinéraires les plus denses des pionniers de la Résistance.

Le temps des initiateurs

A la lueur de l'histoire des groupes France-Liberté, la Dernière Colonne, Liberté et Libération Nationale, c'est dans le premier semestre 1941 que des noyaux, solides, s'ils sont de taille modeste, apparaissent. Leur préoccupation longtemps exclusive est la propagande.

Sur les noyaux, résultats des discussions menées pendant des semaines par des individualités déterminées mais désorientées, les données n'abondent pas. Là réside la principale difficulté et, il faut le dire, la raison majeure pour laquelle les noyaux initiaux ont été si rapidement évoqués, pour ne pas dire délaissés, dans la plupart des études consacrées à la Résistance. Comment ces noyaux se définissaient-ils eux-mêmes ? Quels buts s'assignaient-ils ? Autant de questions aussi évidentes que difficiles à débrouiller. Par chance, a été préservé le texte qu'adressait, en février 1941, un de ces noyaux en gestation, pas tout à fait noyau encore mais déjà plus collection d'individualités, à la BBC à Londres. Accompagnant un manifeste intitulé « Appel aux esprits libres », ce texte permet de saisir sur le vif la pensée de ses auteurs, qui ne sont autres que les pères fondateurs de France-Liberté, c'est à dire du noyau qui donnera naissance, avant la fin de cette même année, à Franc-Tireur. Ressentant la nécessité de se présenter et de se définir auprès de ceux à qui ils adressent leur message, ces animateurs jettent sur eux-mêmes un regard qui ne manque ni d'intérêt ni de lucidité : « Qui sommes nous ? [...] Une dizaine de Lyonnais ! » Ces dimensions modestes disent bien les limites et la nature des noyaux initiaux. Les auteurs de la missive ont beau proclamer que les idées qu'esprime leur appel « sont celles de milliers et de milliers de nos compatriotes », leur isolement n'en est pas moins patent. Car, c'est un autre trait frappant de cette bouteille jetée à la mer que le sentiment d'isolement qui, d'un bout à l'autre, la caractérise. Et subséquemment, bien sûr, la difficulté de rompre cet isolement. S' « il existe à Lyon même des dizaines et des dizaines de groupes comme le nôtre, se réunissant régulièrement pour échanger des idées, des nouvelles, des projets même », « ces groupes demeurent isolés et sans contact ». Et si la radio française de Londres est leur point de communion, c'est « d'une communion qui s'ignore »qu'il s'agit. D'où la lettre envoyée à la BBC tant le noyau ressent « l'incroyable difficulté de réaliser cette fédération de toutes les forces françaises actuellement dispersées ». Incapable de nouer des liens avec ses semblables, misant sur la capacité de la radio à établir une passerelle entre des initiatives de même essence que la sienne, le noyau en passe de devenir France-Liberté définit assez bien le caractère de l'action balbutiante d'alors.

Les membres du minuscule groupe répondent parfaitement à notre définition de la seconde étape du processus d'émergence d'une résistance. Que ce cercle-là soit engagé dans la transition qui mène des individualités aux noyaux est prouvé par l'absence de dénomination qui le caractérise. Ainsi signent-ils leur lettre d'une façon significative : « Des corps esclaves, des esprits libres ! »

C'est, au fond, le même mécanisme qui est à l'oeuvre pour l'action initiée par Henry Frenay. En mai 1943, réfléchissant au « développement organique de la résistance », celui qui est entre temps devenu le numéro 1 du mouvement Combat note : « Au début de 1941, le Mouvement de Libération Nationale naît, en zone non occupée, de l'activité d'un groupe d'amis dirigé par Henri Frenay. » Les dénominations peuvent bien varier ; tantôt « groupe », tantôt »groupe d'amis », la réunion d'individualités en un cercle qui les dépasse chacune est un fait de la plus haute importance.

A travers les rares pièces contemporaines de ce phénomène, apparaissent en filigrane les éléments qui caractérisent un noyau.

En premier lieu, il se dénomme. C'est là le double signe d'une prise de conscience de son identité d'une part, d'une définition des buts qu'il s'assigne d'autre part. Résultant de longues discussions informelles, le choix d'un nom marque une étape. La Dernière Colonne, Libération Nationale, Liberté, dès l'automne 1940, France Liberté, dans le premier semestre 1941, portent, par leurs noms mêmes, trace d'une réflexion qui chemine.

En second lieu, il se structure. Une hiérarchie s'esquisse qui découle de la première phase. Cette hiérarchie ne fait pas l'objet de discussions. Une personnalité s'impose dans chaque noyau, sans qu'il soit possible de déterminer précisément les raisons de l'ascendant qu'elle prend sur ses pairs. Sauf à observer que, pour deux des trois chefs des principaux mouvements de zone Sud – Emmanuel d'Astier et Henri Frenay – l'antériorité constitue un titre de poids à conduire l'action du groupe.

Enfin, il s'ouvre vers l'extérieur. En tentant de recruter dans un premier temps, en nouant des contacts avec ses homologues ensuite. Si le schéma qui mène des individualités aux groupes en passant par les noyaux peut s'appliquer à tous les exemples connus de nous, cet itinéraire se façonne selon un rythme et une chronologie qui diffèrent sensiblement d'un cas à un autre. Au moment où la Dernière Colonne s'évertue à faire paraître le premier numéro du journal Libération, au moment où Les petites ailes doivent suspendre leur parution, Liberté qui fait paraître régulièrement une feuille, parle haut et net dans son numéro 6 daté du 30 mai 1941, donnant des consignes d'action et énonçant comme «  premier but à atteindre » de « former dans toutes les localités un peu importantes des groupes « Liberté », un responsable par région, par département, par ville, par quartier ou milieu professionnel, une action personnelle de propagande menée de proche en proche. La diffusion de Liberté, autant que possible, de la main à la main. » La définition d'un pareil but, en mai 1941, ne laisse guère de place au doute : les dirigeants de Liberté, François de Menthon, Alfred Coste-Floret, Pierre-Henri Teitgen, sont en avance d'une bonne longueur sur leurs homologues des autres noyaux. Ces individualités, qui se connaissaient fort bien dès l'avant-guerre et partageaient des options philosophiques et religieuses fortes, ont tôt fait de dépasser la première phase du processus de reconquête des esprits. Et le noyau qu'ils ont formé a tout aussitôt donné naissance à un groupe doté d'une feuille influente.

Au même moment, France-Liberté qui avait commencé très tôt son examen de conscience sort assez régulièrement des tracts tirés à un petit nombre d'exemplaires. C'est Jean-Pierre Lévy qui a trouvé les relations permettant de réaliser cette gageure. Mais le noyau a eu les pires difficultés à trouver le contact qui lui aurait permis de faire sortir un vrai journal. Il en résulte que Franc-Tireur, pourtant l'un des tout premiers noyaux de zone Sud, fait paradoxalement figure de nouveau venu parmi les groupes qui comptent à la fin de 1941, lorsque paraît son numéro 1.

Mais évoquer les journaux, c'est déjà entrer dans le troisième étape, celle qui voit des groupes se substituer aux premiers noyaux.

La période des groupes

Existe-t-il vraiment une différenc notable entre un noyau et un groupe ? Pour pousser plus avant l'analyse, empruntons au regard rétrospectif jeté, en avril 1943, par Henri Frenay sur l'histoire de Combat : « Pendant dix-huit mois, c'est à dire jusqu'au mois de janvier 1942, nous nous sommes développés seuls, sans aucun appui extérieur, sans liaisons avec Londres. Comme les autres mouvements, nous fûmes un mouvement spontané de révolte contre « l'inévitable », nous n'étions inféodés à personne. [...] Ce fut l'époque héroïque pendant laquelle des liens très solides d'amitié et de confiance se nouèrent entre mes camarades et moi-même, liens qui, tout autant que l'idéal que nous défendions, nous unissaient les uns aux autres. »

A sa façon, ce texte résout la question de savoir comment la phase du noyau s'articule avec celle du groupe étendu. Loin de disparaître, le noyau impulse l'action d'un organisme plus vaste. Les deux structures coexistent, le noyau changeant de statut et acquérant une importance nouvelle. A partir du deuxième semestre de 1941, on assiste à une transformation profonde du noyau devenu à la fois point d'aboutissement et source de renouvellement.

Quant au facteur clé qui entraîne un changement de fond dans le type d'action menée, il réside dans l'apparition d'une feuille clandestine. Elle induit immédiatement, en effet, une modification radicale d'échelle qui pousse le noyau à s'aventurer hors de son territoire exigu. Tout ceci ne va pas sans un mode de fonctionnement différent, car la confection d'un journal demande des moyens techniques, mais aussi de l'argent.

La création du journal est un événement fondamental, et même fondateur. Son rôle dans l'émergence d'un groupe vite appelé à devenir un mouvement en tant qu'entité clairement identifiée et incarnée, puis dans son extension, est décisif. Support majeur de l'organisation quand l'association en forme est illicite et entravée, le journal remplit une fonction de tout premier plan.

D'avril à juin 1941, la Dernière Colonne consacre toutes ses forces à concevoir, puis à faire imprimer un journal qui aura pour titre Libération. De la même manière, « il devient vite évident », pour les créateurs de France-Liberté, « que le seul moyen d'arriver à une activité pleinement organisée, c'est de posséder une feuille clandestine qui paraîtrait régulièrement donnant ainsi plus de consistance au mouvement embryonnaire. »Henri Michel et Marie Granet soulignent, il est vrai, à propos de Combat : « que le journal a été créé après le Mouvement, qu'il n'a été créé que pour aider à sa propagande et à son action, mais n'a pas été l'activité initiale ; il a été un instrument – excellent – et non pas un but. » L'importance du journal est telle, même pour le Mouvement Libération française créé par Frenay, que son nom original tombe rapidement en désuétude au profit de celui de Combat, titre du journal, ce qui infirme ou nuance l'analyse des historiens de Combat.

En juillet 1941 : le premier numéro de Libération voit le jour. En décembre de la même année, paraissent Combat et le Franc Tireur. Juillet et Décembre, les deux mois qui encadrent la parution de trois feuilles promises à un bel avenir, esquissent une périodisation : l'action souterraine des tout débuts attend le second semestre de l'année 1941 pour déboucher sur des résultats tangibles et virtuellement – mais virtuellement seulement – prometteurs. Ce que dit, à sa manière, la chronologie de la naissance des feuilles clandestines, c'est l'importance de l'année 1941 dans l'évolution des groupes de résistance.

Si la création de feuilles clandestines aux larges visées marque un tournant dans l'histoire de la Résistance clandestine non communiste de zone Sud, il convient de ne pas en exagérer la portée immédiate. Le premier numéro de Libération est tiré à 10 000 exemplaires tout au plus. Le Franc-Tireur sort pour son premier numéro à 6 000 exemplaires. Quant à Combat, le tirage de son premier numéro, qui s'élève à 20 000 exemplaires, est considéré par ses pairs comme un « tour de force ». Mais on ne peut manquer d'être frappé par la disproportion des forces en présence dans la lutte qui s'engage sur le plan de la propagande : les trois organisations les plus solides – ou les moins inconsistantes, c'est selon – de zone Sud sortent, fin 1941, à elles trois, 30 000 exemplaires par mois de journaux de quatre pages. C'est un début modeste.

La montée en puissance des tirages de ces feuilles est cependant rapide sous la poussée de deux phénomènes distincts quoique convergents.

L'arrivée de représentants mandatés de la France libre – Yvon Morandat, d'abord ; Jean Moulin, ensuite – apporte une manne sans laquelle la continuation d'une action prometteuse eût été impossible tant les fonds réunis à grand-peine étaient bas et la situation financière alarmante.

Le succès des feuilles clandestines pousse, par ailleurs, les animateurs des groupes à développer prioritairement ce volet de leur action alors même qu'il n'avait pas toujours été au départ conçu comme essentiel.

La parution de journaux clandestins entraîne un autre effet qu'il faut prendre en compte. Elle institue une ligne de partage nette entre les groupes qui se dotent d'un journal et de toute l'organisation afférente, et les autres. Car, l'activité résistante de zone Sud ne se limite, ni à ses débuts, ni par la suite, à trois organisations. Mais il se trouve que seules celles qui développent une propagande suivie et intense accèdent à ce qu'on appellera, faute de mieux, la notoriété clandestine. De là vient la prééminence des trois grands de zone Sud, Franc-Tireur, Combat et Libération. De là vient également que les « nombreux groupes locaux autonomes [...] sont assez vite absorbés par les principaux mouvements, lorsque ceux-ci les rencontrent au cours de leur extension ».

Quant aux quelques groupes qui parviennent plus tardivement à faire paraître une feuille clandestine, tel « L'Insurgé » qui a son centre à Lyon et dont le premier numéro voit le jour en mars 1942, ils sont financièrement dépendants de leurs aînés. Reste le cas de foyers qui jouent un rôle influent sans accéder au rang de groupe et de mouvement. Stanislas Fumet, Emmanuel Mounier, ou encore une partie de la rédaction du Progrès de Lyon ont ce statut assez particulier. On ne saurait inférer de leur position singulière qu'ils n'exercèrent pas une influence importante. La Résistance, la résistance purement lyonnaise comme celle des « centres » des grands mouvements, leur doit beaucoup.

Que retenir de notre exploration, survol nécessairement rapide d'une phase aussi courte que riche en mutations ? Peut-être la nécessité de scruter avec précaution un phénomène compliqué, tout en ayant conscience que la condition première de son intelligibilité est de prendre l'exacte mesure de sa complexité. C'est qu'à la manière de ces réactions fulgurantes qui caractérisent la vie cellulaire à son stade embryonnaire, la phase initiale de la Résistance se dérobe motu proprio à l'analyse. La description qui vaut pour tel moment n'est déjà plus tout à fait pertinente pour celui qui le suit. Mais, après tout, faire ce constat, de prime abord contrariant, c'est déjà s'autoriser à entendre une réalité vivante, et à l'interpréter dans toute sa complexité. La multiplicité et la diversité – chronologique et formelle – du processus résistant en marche, cette série d'avatars qui débouche, en dépits d'incertitudes et d'aléas, sur des organisations mûries et plus sûres d'elles-mêmes, voilà qui mérite à nos yeux d'être souligné et, dans la mesure du possible, éclairé.

Laurent Douzou
Dominique Veillon


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