vendredi 15 août 2008

L'Imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn Arabi (1)


COPYRIGHT de l'image : mimitess !!!


Je voudrais vous faire partager une vision spirituelle qui m'a été apportée par un livre L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn Arabi

Loin de vouloir en montrer plein la vue, c'est plutôt avec la peur de ne pas retranscrire ce que j'ai ressenti à l'époque de la première lecture, de ne plus arriver à retrouver une deuxième fois le chemin de l'oeuvre que je vais m'essayer dans un temps qui n'est pas imparti à résumer cet ouvrage d'Henry Corbin. Voire pire : de dire le contraire de ce que le message signifie, et le risque n'est pas mince au regard de la subtilité des réflexions des deux maîtres (Ibn Arabi penseur soufi et H.Corbin)

J'étais rentré dans ce livre en ressentant au début un formalisme alors que cela aurait du ressembler à un ésotérisme mais peu à peu je m'étais laissé gagner et avais acquis un nouveau mode de perception qui ouvre un chemin spirituel. Sera ce le cas des années plus tard ?

Il me faudra sans doute quelques mois et des abandons avant d'arriver à clôturer ce challenge mais je me dis que toute vision, même incomplète ou tronquée, pourra servir à pénétrer ce monde. Alors petit à petit je vais m'essayer à effectuer un résumé de l'oeuvre.

PS : j'essaie de réduire au maximum les présupposés philosophiques ou théologiques mais il en subsistera malgré tout de nombreux, pour moi comme pour vous : je ne suis pas sûr que cela empêche véritablement la compréhension des idées d'Ibn Arabi.

Ce monde de la réalité des Images que Corbin sacralise par le terme d'Imaginal est au coeur de la théorie de la connaissance avec le livre fondateur L'Imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn Arabi.

C'est que pour la tradition orientale, il existe une « connaissance par le coeur ». C'était déjà l'intuition des poètes, de cet Hölderlin que commentait Heidegger : « ce qui demeure, les poètes le fondent »

Ce n'est pas de l'imagination au sens courant du mot qu'il sera traité ici : il s'agira ici d'une fonction absolument fondamentale dont l'Imagination est en propre l'organe de perception.

Comprendre que sans réduire la qualité objective à la perception sensible, ni limiter le champ de la connaissance à la Raison mais annoncer que l'Imagination (ou l'amour ou la sympathie ou un sentiment en général) fait connaître.

Il existe pour les soufis objectivement et réellement un triple monde : entre la perception intellectuelle et les sens, il existe un monde intermédiaire, celle des Idées-Images, de la « matière immatérielle ». Monde aussi réel que l'univers intelligible et l'univers sensible, univers intermédiaire « où le spirituel prend corps et où le corps devient spirituel », constitué d'une étendue et d'une matière réelles, quoiqu'immatériel par rapport à la matière sensible.

C'est cet univers dont l'Imagination active est l'organe : il est le lieu des visions théophaniques, la scène où arrivent dans leur vraie réalité les évènements visionnaires et les histoires symboliques.Il ne faut pas utiliser le mot imaginaire qui est un monde irréel, sans lien avec la réalité.

Ce qu'a voulu Henry Corbin c'est vivre un moment avec Ibn Arabi sa propre spiritualité, telle qu'Henry Corbin l'a éprouvée.

Il y a peut-être quelque chose d'insolite dans le fait que cette spiritualité s'accompagne d'une recherche sur l'Imagination. On s'efforcera de montrer en quel sens cette Imagination est créatrice : parce qu'elle est essentiellement Imagination active, et que cette activité la qualifie aussi, nous le verrons, comme Imagination théophanique. L'Imagination assume une fonction hors de pair, si imprévue par rapport à ce que nous attachons d'inoffensif au mot imagination qu'un autre terme aurait été préférable.

Prévenons un doute : la spiritualité, l'expérience mystique ne tendent elles pas à un dépouillement des Images, au renoncement des formes et des figures ? Or c'est une valorisation extraordinaire de l'Image et de l'Imagination pour l'expérience spirituelle, à pressentir dans l'affirmation d'un monde intermédiaire consistant.

Préalablement pour saisir le soufisme et sa conjonction unique entre religion prophétique et religion mystique, il faut évoquer brièvement le contexte des penseurs et des problèmes où se situent Ibn Arabi et son école.

Contrairement à l'Islam occidental, L'Iran fit coexister la doctrine d'Ibn Arabi, la théorie de la Lumière de Sohravardi, ainsi qu'avec la doctrine D'Avicenne, cette dernière qui en Occident céda la place à Averroës.

Le système avicennien comprend une figure qui domine l'ensemble, l'Intelligence active, l'Ange de l'humanité comme l'appellera Sohravardi qui tient une fonction déterminante pour la conception même de l'individu humain. L'avicennisme l'identifie avec l'Esprit Saint, c'est à dire avec l'Ange Gabriel.

Cette Intelligence est la dixième dans la cosmologie avicennienne, des pures Intelligences séparées, hiérarchie doublée d'une hiérarchie des Anges qui sont des Ames motrices des Sphères célestes. Ces Anges-Ames nouent entre elles autant de couples et communiquent aux cieux le mouvement de leur désir, les révolutions astronomiques ont alors le caractère d'une aspiration d'amour toujours renouvelée et toujours inassouvie. Ces Ames célestes ou Anges-Ames sont exemptes des perceptions sensibles, possèdent l'Imagination : elles sont même l'Imagination à l'état pur, dépourvues de perception sensible. Elles sont par excellence les Anges de ce monde intermédiaire où ont lieu les inspirations prophétiques et les visions théophaniques. Ce monde, Ibn Arabi le pénètre avec aisance dès les années de sa jeunesse. Au contraire les très graves conséquences résulteront de leur élimination dans la cosmologie d'Averroës. Quant à l'Intelligence ou Esprit-Saint, c'est d'elle qu'émanent nos âmes : elle en est à la fois l'existentiatrice et l'illuminatrice. Toute connaissance et toute réminiscence sont une illumination projetée par elle sur l'âme. Par elle, l'individu est rattaché directement au Céleste, sans avoir besoin de la médiation d'une Eglise. D'Où la peur de l'Ange qui anima les anti-avicenniens. Cette peur aboutit à obscurcir les récits d'initiation d'Avicenne ou de Sohravardi ou tous les romans mystiques persans. Par peur de l'Ange on préfère n'y voir que des allégories, des « façons de dire » inoffensives.

Dans son ensemble donc, l'angélologie avicennienne assure la fondation du monde intermédiaire de l'Imagination pure : elle rend possible une compréhension spirituelle des Révélations (et pas seulement un entendement rationnel), ce tawil aussi fondamental pour le soufisme que pour le shiisme. Elle assure l'autonomie radicale de l'individu non pas sur une philosophie (rationnelle) de l'esprit mais propose une théosophie de l'Esprit Saint.

Averroës admet certes une intelligence humaine mais cette intelligence ce n'est pas l'Individu car tout l'individuel s'identifie avec le périssable : ce qu'il y a d'éternisable dans l'individu appartient totalement à l'Intelligence agente séparée et unique. Nous sommes loin du sentiment de l'individualité impérissable du Spirituel avicennien, acquis du fait même de sa conjonction avec l'Intelligence agente. Egalement en supprimant la notion d'Ames célestes, Averroës supprime ce monde médiateur où se résout le conflit qui a tant déchiré l'Occident, celui entre la théologie et la philosophie, entre la loi et le savoir, entre le symbole et l'histoire. Ce conflit qui va croître avec l'évolution de l'averroïsme et son ambiguité qui perdure encore.

Car il est un point essentiel de sa doctrine qui reste omis et un point aveugle au regard de la suppression des Ames célestes. Averroës a été inspiré par l'idée du discernement des esprits : il y a les gens auxquels s'adresse l'apparence de la lettre, le zahir, et il y a ceux qui sont aptes à comprendre le sens caché, le batin. On déchainerait les psychoses et les catastrophes sociales en livrant aux premiers ce que seuls les seconds peuvent comprendre. Ce qui se rapproche du Tawil.

Or le tawil est « essentiellement compréhension symbolique, transmutation de tout le visible en symboles, intuition d'une essence ou d'une personne dans une Image qui n'est ni l'universel logique, ni l'espèce sensible, et qui est irremplaçable pour signifier ce qui est à signifier ». Or comment sans ce monde des Ames célestes, percevoir des symboles.

Il nous faut revenir à la distinction fondamentale entre allégorie et symbole : la première est une opération rationnelle, n'impliquant de passage ni à un nouveau plan de l'être, ni à une nouvelle profondeur de conscience : c'est la figuration à un même niveau de conscience de ce qui peut être déjà fort bien connu d'une autre manière. Le symbole annonce un autre plan de conscience que l'évidence rationnelle : il est le « chiffre » d'un mystère, le seul moyen de dire ce qui ne peut être appréhendé autrement ; il n'est jamais expliqué une fois pour toutes, mais toujours à déchiffrer de nouveau, de même qu'une partition musicale n'est jamais déchiffrée une fois pour toutes mais appelle une exécution toujours nouvelle. La différence entre le shiisme et l'averroïsme est ici béante.


2 commentaires:

mt a dit…

Difficile à tout percevoir, à tout comprendre pour une non-initiée comme moi.
Ca me rappelle une citation de Didier Convard qui avait clôturé des recherches sur une lecture ardue que j'avais eue sur l'ésotérisme :
"J’entends par ésotérisme tout ce qui est caché - pas forcément occulte - et qui nécessite une clé, un enseignement particulier pour y accéder."
Là, c'est pareil...

le vilain petit canard a dit…

En tout cas merci d'avoir pris le temps de cette lecture Michèle

Ca va sans doute rester flou un moment mais j'espère arriver à rester fidèle à l'oeuvre tout en faisant passer quelque chose mais je n'en suis pour l'instant qu'à la page 37 alors ...

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